Une « action sociale » qui met en danger les Yanomami en pleine pandémie de covid-19

Traduction de l’article « Mulheres de militares maquiam, dão roupas e causam aglomeração de ianomâmis » rédigé par Ruben Valente, éditorialiste d'UOL et publié le 17/07/2020

 

Les femmes de militaires maquillent, donnent des vêtements et provoquent le territoire des Yanomami

 

Des femmes de militaires ont mené une « action sociale » dans le territoire autochtone Yanomami à la fin du mois de juin. Celle-ci a consisté à maquiller le visage des femmes autochtones, à vernir leurs ongles, à distribuer des vêtements aux familles qui vivent à moitié nues selon leurs coutumes et traditions, et à encourager les enfants à se rassembler sans masques. Ils étaient regroupés dans un centre, en ligne, pour la distribution de bonbons et un temps de loisir.

« Ce qu’ils ont fait était un manque de respect total. Ce don de vêtements … Les Yanomami ne sont pas des mendiants. Des Pogo stick (bâtons sauteurs) ? Nous n’avons pas besoin de Pogo stick. Ils ont provoqué l’agglomération! L’action du gouvernement a été très mauvaise », a déclaré à l’éditorial Junior Hekurari Yanomâmi, Président du Condisi-Y (Yanomami and Yekuana District Health Council). « Nous avons besoin du soutien du gouvernement pour arrêter la Covid-19 qui se propage dans les villages ».

Localisées et transmises par l’éditorial, des photographies de ces activités ont laissé perplexes trois des principaux anthropologues qui travaillaient ou travaillent dans la région. L’un s’est dit « très choqué », un autre a vu « de multiples manques de respect » envers les peuples autochtones et le troisième a commenté les images comme révélatrices de « l’arrogance de la colonisation ».

Jeudi soir (16/07), 280 cas de Covid-19 avaient été enregistrés parmi les Yanomami, dont 136 sur leur territoire (soit 49% du total), selon le conseil. Quatre décès ont été confirmés et trois autres sont soupçonnés.

La soi-disante « action sociale » a eu lieu dans les pelotons Surucucu et Auaris dans les jours proches du voyage que le Ministère de la Défense a organisé de Brasilia jusqu’au territoire Yanomami avec des fonctionnaires du Ministère de la Santé et une vingtaine de journalistes. Le vol a suscité beaucoup de controverse car, en plus du fait que le gouvernement n’a pas pris en compte le moment critique de la pandémie, l’armée a pris 66 000 comprimés de chloroquine expédiés par le ministère de la Santé – affirmant que c’était pour lutter contre le paludisme et que tous les voyageurs avaient déjà subi des examens.

Depuis le mardi après-midi (14/07), l’éditorial a sollicité le ministère de la Défense par mail et par téléphone, mais il n’y eu aucune réponse avant la clôture de ce texte. L’éditorial a demandé, entre autres points, si les activités présentées sur les réseaux sociaux des femmes de militaires avaient été préalablement communiquées et si elles avaient reçu l’approbation de l’armée.

Lors du voyage de fin juin sur le territoire Yanomami, la Défense a publié, le 2 juillet, un texte sur la conférence de presse donnée dans le peloton de Surucucu par le ministre Fernando Azevedo. « Nous avons apporté environ quatre tonnes de matériel de santé pour servir la communauté locale. Le gouvernement est préoccupé avec la santé des brésiliens », a déclaré le ministre selon le Ministère. L’organisme a informé qu’il s’agissait d’une action intégrée entre les forces armées, le Secrétariat Spécial pour la Santé Autochtone, la Funai et d’autres agences gouvernementales.

Maquillage et « campagne de vêtements chauds »

Les femmes de militaires ont publié des photos et des commentaires de « l’action sociale » sur leurs réseaux sociaux. L’une des photos sur Instagram montre une femme non autochtone, qui dit vivre dans le peloton depuis avril et qui est mariée à un militaire, maquillant le visage d’une femme autochtone du PEF (Peloton Spécial de Frontière) Auaris. D’autres femmes autochtones semblent attendre leur tour.

La femme a écrit: «Aujourd’hui, c’était notre Aciso [Action Civico-Sociale] avec les Indigènes ici au PEF et nous avons maquillé les femmes et elles sont restées, comme elles parlent dans leur langue ‘‘wekoonekatojo’’ ou ‘‘taitha’’  (toíta), ce qui signifie belles ». Le message a été aimé par 116 personnes.

Un stand de distribution de vêtements a été mis en place. Les images montrent des femmes autochtones à moitié nues en train de choisir leurs vêtements. Dans différentes parties du territoire Yanomami, les peuples autochtones vivent nus ou à moitié nus, avec des ornements sur le corps.

Une autre femme de militaire a écrit « ce qui s’est passé ici dans le peloton Sucururu » le 25 juin. «Tout a commencé par un commentaire du sergent ici au PEF sur la collecte de vêtements chauds pour nos indigènes, et cela a suscité mon désir d’aller plus loin et de demander non seulement des manteaux, mais aussi des vêtements et des couvertures».

Une spécialiste voit « l’arrogance bourgeoise »

Professeure émérite à l’UnB (Université de Brasilia) et chercheuse senior au CNPq, l’anthropologue Alcida Rita Ramos a fait un travail de terrain avec les Yanomami de 1968 à 2005 et est considérée comme l’une des principales chercheuses sur ce peuple. À la demande de l’éditorial, elle a regardé les différentes photographies publiées par les femmes de militaires sur les réseaux sociaux.

« Ce que je vois sur ces photos est un manque de respect multiple envers les Yanomami et une arrogance bourgeoise à donner la chair de poule », a déclaré la professeure. 

Elle a séparé les problèmes en quatre blocs « D’abord, plus grave, la manipulation d’objets, de cheveux, d’ongles des peuples autochtones, l’utilisation d’instruments pointus, sans aucun souci de contagion, entraînant une faute grave, voir un crime. »

Deuxièmement, « penser que les peuples indigènes ‘’méritent’’ de se présenter avec l’esthétique des ‘’blancs’’, comme s’ils n’avaient pas eux-mêmes leur propre esthétique très réputée ».

Un troisième point soulevé par la chercheuse est « de déguiser le prosélytisme religieux avec des dessins d’enfants, exposant les enfants autochtones aux effets illégaux du missionnariat ».

Enfin, « imposer des jouets aux enfants, sans avoir la moindre connaissance de ce que signifie être un enfant autochtone et quelles sont les normes locales pour les jeux qu’ils pratiquent ».

Agglomération d’enfants et interactions sans masques

Les images montrent des enfants regroupés, sans masques, parlant à des adultes qui sont également sans masques pendant ce qui serait une récréation avec du papier et des crayons de couleur. Il est possible de voir, sur les feuilles, le dessin d’un homme barbu, planant entre les nuages, comme si c’était Dieu ou Jésus-Christ, à colorier. La publication est datée du 11 juin.

Lors de la distribution de bonbons, les enfants se sont alignés sans masque et sans distance. Puis ils ont posé pour des photos, également sans masque, et se sont rassemblés devant le peloton. Le même phénomène de surpeuplement s’est produit lors d’un jeu de saut.

Júnior Hekurari Yanomâmi, du Conseil de santé indigène, a déclaré qu’aucune de ces activités n’était une nécessité pour les Yanomami. « Il n’y a pas eu de dialogue. Ils se sont simplement arrêtés à l’aéroport de Boa Vista et sont venus dans les villages. C’était pendant la pandémie. Au bout de neuf jours environ, le nombre de cas de covid chez les Waikás est passé à 48. Il y avait trois cas auparavant. À Auaris , nous avons déjà un cas. Nous sommes très inquiets.  »

« Racisme grossier »

L’anthropologue français Bruce Albert travaille avec les Yanomami depuis les années 1970, il a participé à la coalition CCPY (Commission Pro-Yanomami), qui a abouti à l’homologation de la démarcation des terres autochtones sous le gouvernement de Fernando Collor (1990-1992). Il est co-auteur, avec le leader Yanomami Davi Kopenawa, du livre « A Queda do Céu » (Companhia das Letras, 2015).

Il a également examiné les publications de femmes de militaires à la demande de l’éditorial. « J’ai été très choquée par les photos. En plus d’un manque de respect irresponsable des règles de distanciation physique face à une population indigène particulièrement vulnérable pendant la pandémie, je vois aussi dans les photos un énorme manque de respect pour la culture et la dignité des femmes Yanomami. »

« Les femmes de militaires, dans un poste isole, jouent à  » l’action sociale  » avec les femmes Yanomami placées dans une position subordonnée d’objets de leur  » générosité  » esthétique condescendante de femmes blanches qui possèdent les canons de la beauté dominante («civilisée»). Ainsi, cette pseudo  » action sociale  » cache un racisme grossier dont les racines historiques remontent au Brésil colonial. De ces scènes ressurgissent, en fait, les images des  » esclaves de compagnie  » du temps de la colonie », a déclaré l’anthropologue.

Les peuples autochtones ont l’habitude d’échanger avec les militaires, dit l’anthropologue

Sílvia Maria Ferreira Guimarães, maître et docteur en anthropologie de l’UnB (Université de Brasilia), professeure du programme de troisième cycle en sciences et technologies de la santé, a déclaré qu’il est possible de voir « l’arrogance de cette colonisation, pensant que c’est tout ce que tout le monde souhaite. Le problème s’aggravé lorsqu’il retombe plus intensément sur les enfants ».

En laissant de côté l’épisode « d’action sociale », il y a des nuances dans la relation entre les peuples autochtones et le peloton militaire. Les militaires du peloton, dit l’anthropologue, « restent dans leur région, ils font du commerce avec les Sanöma [sous-groupe Yanomami], les Sanöma aiment ça, parfois ils apprécient les aliments des  » blancs  » avec ces échanges (riz, café, sucre)».

L’anthropologue dit qu’un technicien infirmier Yanomami lui a récemment dit que « les chercheurs d’or ne vont pas à Auaris à cause du peloton qui s’y trouve ». « Le peloton accomplit cette action pour freiner l’exploitation aurifère à Auaris. Je pense qu’eux [militaires] et les missionnaires sont en quelque sorte sous le contrôle des Sanöma, qui gèrent la présence de ces personnes, pour des échanges que les Sanöma apprécient beaucoup. Les gisements d’or non, c’est déjà de la violence. Le problème avec les missionnaires est l’attention portée sur les enfants, avec leurs écoles et le type d’action quotidienne dangereuse qu’ils peuvent faire. »

** Ce texte ne reflète pas nécessairement l’opinion d’UOL.

Traduction de l’article par Ilona Wertheimer.

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