«Je suis un militant autochtone qui se bat pour la préservation de notre patrimoine», entretien avec l’artiste amérindien Jean Jacques Asjeme

À la recherche de nouveaux savoirs, le jeune artiste plasticien, s’intéresse tout particulièrement à l’art de la vannerie et souhaite rencontrer des anciens qui possèdent encore les savoir-faire du peuple Wayana. En expédition en terre Wayana à la rencontre du peintre Aimawalé Opoya, du village Taluen, l’association NatureRights a souhaité proposer à Jean Jacques Asjeme de se joindre au voyage. C’était l’occasion de parler avec lui de son projet et de sa vision du monde.

Marine Calmet : Tu es venu jusqu’ici à la rencontre de Mimissiku, du village d’Antecum Pata pour apprendre la vannerie Wayana, est ce que tu peux nous en dire plus sur toi ?

Jean Jacques Asjeme :  Je m’appelle Asjeme Jean Jacques, je suis Kali’na, du village Terre Rouge, où je suis né et où j’ai grandi. J’ai été à l’école à Saint Laurent du Maroni.

Un jour quand j’étais étudiant en première année de droit à Cayenne, je suis rentré dans un magasin d’artisanat et j’ai vu une couleuvre [natte tressée qui sert à presser le manioc]. Je me suis dit : « C’est beau, je vais l’acheter ! » Mais devant la caisse, j’ai eu ce déclic, “je suis un Amérindien, je vais le faire moi-même » ! J’ai reposé la couleuvre à sa place et je suis parti.

J’avais décidé d’arrêter mes études et de retour dans mon village, je me suis mis à apprendre la vannerie.

M.C. : Et comment est ce que tu as réussi à trouver quelqu’un pour t’enseigner ces techniques ?

J.J.A. : Dans le village, j’ai appris qu’il n’y avait plus que trois anciens qui connaissaient encore la vannerie. C’est un monsieur, qui a 90 ans aujourd’hui, qui m’a donné son savoir. Il m’a d’abord appris à faire le kulukulu, qui est un panier. Ensuite, il m’a montré comment faire l’éventail, puis le manale [le tamis], le matapi [la couleuvre], le makuki [l’étui] et pour finir le yamatu, qui est un coffret.

Cette année, je vais avoir trente ans et ca va faire dix ans que je suis dans cette démarche de reconquête et d’apprentissage. Maintenant, j’ai envie de m’y consacrer entièrement, de revivre ce que les anciens ont vécu et de transmettre ce savoir à mon tour.

Photographie Dylan Kayamare

M.C.  : Les voyages font aussi partie de ton projet, qu’est ce que tu espères trouver ailleurs ?

J.J.A.  : Je veux apprendre les savoirs des autres peuples, connaître leurs modèles, voir les différentes formes qui existent de nos objets traditionnels.

Mais je veux aussi aller dans d’autres villages pour observer si là-bas aussi le savoir se perd. Malheureusement, j’ai vu que la situation est souvent la même. Au village de Trois-Sauts [Haut Oyapock], les gens dépendent encore de leur abattis et c’est pourquoi des objets comme la couleuvre ou le tamis sont encore très importants. Mais ici, à Maripasoula ou à Taluen, ce savoir se perd et je vois qu’il n’y a plus que les anciens qui font de la vannerie.

Plus tard, j’aimerais aussi partir en Métropole et aller au musée du quai Branly pour découvrir les collections des arts et cultures des Amériques, et voir ce que les anciens ont peut-être oublié. Et si j’ai cette chance, je voudrais aussi aller au Brésil, ou ailleurs, découvrir d’autres indiens d’Amazonie et échanger avec eux.

Le travail que je fais, j’aurais pu le faire chez moi et m’occuper du savoir Kali’na, mais mon projet va plus loin. Je voudrais collecter tout ce que je rencontre dans mes voyages. Les anciens transmettaient leurs savoirs de bouche à oreille, moi je veux vraiment laisser une trace, un enregistrement, quelque chose pour que demain ce savoir-faire soit toujours là.

M.C.  : Est ce qu’il s’agit d’une question uniquement culturelle ou peut on imaginer un retour en grâce de ces savoirs ?

J.J.A.  : Au début, quand j’ai commencé, mes amis se moquaient de moi, il me disaient que je faisais comme un ancien. Ils ne voyaient pas l’intérêt. Mais si je les avais écouté, je n’aurais jamais été à Trois-Sauts ou sur le Haut Maroni. En même temps que je découvre ma culture, je découvre la Guyane. Et ces même personnes qui se moquaient, me disent aujourd’hui qu’elles  sont fières de moi.

Mais malheureusement, la plupart des jeunes ne sont pas intéressés par cette sauvegarde. Ils sont dans ce monde moderne des réseaux sociaux, des objets high-tech. Mais je pense qu’en insistant sur l’apprentissage des savoirs traditionnels chez les jeunes, il y a une chance que cette culture là puisse encore vivre longtemps.

M.C. : Selon toi, comment recréer de la transmission, alors qu’il y a eu cette cassure entre les générations ?  

J.J.A. : En fait, cela commence à l’école. On ne peut pas mettre dans la tête des enfants amérindiens uniquement les histoires de Christophe Colomb. Si depuis tout petit, on leur montrait l’importance de l’histoire autochtone en Guyane, cela pourrait permettre à cette nouvelle génération de savoir qui ils sont. Il faut que les jeunes puissent comprendre d’où ils viennent pour qu’ils s’intéressent à leur culture.

M.C. : D’ailleurs, concrètement tu es en train de rattraper ce que tu aurais dû apprendre petit ?

J.J.A. : Oui. Mes enfants me voient et m’entendent chanter, donc ils chantent aussi. Depuis tout petit, on devrait grandir avec ces savoirs.

Avant, c’était primordial pour construire une famille et avoir une femme. Car l’homme devait savoir faire l’abattis et tresser la couleuvre et le tamis pour que la femme puisse planter le manioc et préparer la cassave [galette de manioc]. Ces savoirs sont complémentaires. Les femmes tressent le coton, les hommes font la pirogue, les deux s’unissent et les enfants grandissaient en apprenant.

Aujourd’hui je suis fier de moi, je ne fais pas tout ce que les anciens faisaient mais une  bonne partie et je veux que mes enfants apprennent et connaissent leur histoire.

M.C. : Tu es aussi un chanteur ?

Photographie Sam Maquigny

J.J.A. : Je suis chef d’orchestre, je chante et je joue le sampula [tambour amérindien]. Nous sommes beaucoup sollicités pour l’Epekudono.

Après un décès, l’Epekodono est la cérémonie par laquelle il est mis fin au deuil de la famille. Cela dure trois jours.

Le premier jour, il y a de la musique toute la nuit. Les femmes chantent avec le kalawachi [percussion avec des graines] pour faire danser la famille qui porte le deuil et les hommes alternent en chantant au sampula pour faire danser les invités.

Le lendemain matin, la famille va au fleuve pour se laver, se couper les cheveux et mettre de nouvelles tenues traditionnelles.

Symboliquement, les membres de la famille redeviennent “nouveaux” pour pouvoir refaire leur vie. Après ça, le deuxième et troisième jour, tout le monde peut danser ensemble.

M.C. : Cela s’inscrit aussi dans ta démarche de réappropriation des savoirs anciens ?

J.J.A. : Du côté de ma mère, ils font de la vannerie, ils chantent. Du côté paternel, mon arrière grand-père était chamane. J’ai hérité de son tambour qu’il avait eu tout jeune. Mon grand père est décédé à l’âge de 103 ans, donc je pense que c’est un tambour qui a plus d’un siècle ! Même si je n’ai pas pu apprendre de lui, j’ai cet héritage avec moi. C’est grâce à son tambour que j’ai appris à mon tour.

En 2014, quand j’ai créé ce groupe de sampula, c’était pour réapprendre les chants traditionnels, les conserver et les transmettre.  Aujourd’hui, nous sommes 7 chanteurs dont un ancien, Ernest Kayamare. C’est lui qui nous apprend. Tout passe par la transmission orale. Au fur et à mesure, j’ai appris grâce à mes déplacements et en voyant d’autres groupes chanter. Maintenant, je connais plus de 200 chants.

M.C. : Contrairement à la vannerie, les jeunes aiment encore chanter et faire de la musique traditionnelle ?  

J.J.A. : Dans mon village, les jeunes n’étaient pas intéressés, mais le fait de me voir m’intéresser à la culture, ça a attiré d’autres jeunes. Maintenant quand il y a du tambour au village Terre rouge, les jeunes vont danser.

Ce qui est important dans le chant, c’est « wale Ichekumalko », ce qui veut dire qu’il faut bien rythmer la chanson, bien marquer la mélodie.  Il faut un don pour être un leader, c’est à dire un bon chef d’orchestre. Chez nous on dit « omiotogosé », ce qui veut dire que le chanteur doit mettre de l’ambiance, il doit entraîner les danseurs avec lui dans la festivité. Il y a un véritable échange entre les danseurs et les chanteurs.

Je chante pour revivre ce que les anciens ont vécu, et parfois aussi pour les mobilisations, comme récemment encore à Cayenne ou à Saint Laurent du Maroni, contre le projet minier Montagne d’or. Je suis un militant autochtone qui se bat pour la préservation de notre patrimoine.

M.C. : Tu es militant, qu’est ce qui te sembles le plus important actuellement pour les droits des Peuples Autochtones ?

J.J.A. :  La priorité c’est avant tout la reconnaissance. Qu’on nous reconnaisse en tant que Peuple Premier. Tout le monde ne connaît pas l’histoire des Autochtones de la Guyane, pourtant c’est chez nous ici !

Si on ne commence pas par ça, on ne peut pas aller bien loin. On peut le voir sur le Haut Maroni, l’orpaillage illégal est partout et pourtant les militaires sont juste à côté, et ne font rien. On est en train de polluer l’eau, les poissons et les humains sont contaminés par le mercure.

D’autres problèmes sont tout aussi importants. Ici, à Taluen, il y a une école mais dans d’autres villages il en manque et il y a des enfants qui ne sont pas scolarisés parce qu’il n’y a pas assez d’enseignants.

Cela faisait un moment qu’il n’y avait pas eu de combat mais aujourd’hui la lutte reprend. La France ne nous reconnaît toujours pas, alors il faut qu’on se batte pour nos droits, Avoir des droits en tant qu’Autochtone de Guyane, ce serait une grande victoire. Ca, c’est un combat qu’on doit mener.

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