L’expérience d’un mouvement social unique en Guyane

Le 21 avril 2017, l’Etat, les élus locaux et le collectif “Pou la Gwiyann dékolé” signent les Accords de Guyane et mettent fin à plus d’un mois de blocus général de la Guyane. Ce mouvement social, né d’un ras-le-bol général de la population, a mis le gouvernement français face à ses responsabilités et à son abandon de ce DOM-TOM.

Situé en Amérique du Sud, la Guyane est un des plus grands départements de France, mais aussi un des moins peuplés. Environ 250 000 personnes, venant de 50 pays différents, se répartissent sur 2% du territoire, le reste étant recouvert de forêt. Ce melting pot amazonien, où les cultures créoles, amérindiennes, brésiliennes, surinamaises et tant d’autres se rejoignent, se voit forcé de suivre des normes françaises et européennes qui n’ont pas été adaptées à son contexte local. De plus, la Guyane doit faire face à de nombreux problèmes : inadaptation des programmes pédagogiques ; taux de suicide et de chômage deux fois plus élevé qu’en métropole et touchant particulièrement les jeunes ; taux d’homicides dépassant ceux du Sierra Leone ou du Tchad, pays pourtant réputés dangereux ; fléau de l’orpaillage illégal ; …

Un blocus total installé en moins d’une semaine

Face à l’abandon du gouvernement français, un mouvement collectif social a pris forme en mars 2017. La grève générale a été décrétée, et les citoyens sont descendus dans les rues et se sont organisés collectivement afin de reprendre le pouvoir dans les négociations, face au gouvernement français et aux élus locaux. En moins d’une semaine, un blocus total du territoire est mis en place, forçant le gouvernement à tourner les yeux vers ce territoire amazonien trop souvent laissé pour compte, si ce n’est pour sa base spatiale et ses ressources naturelles.

En quelques jours, plus de 40 000 personnes se mobilisent, montent et démontent des barrages au gré de l’avancement des négociations. Les quartiers s’organisent en réseaux et une communication directe est installée avec le peuple qui s’implique ainsi dans les échanges des salles de négociations. Un langage codifié est mis en place par les collectifs en tête de ce mouvement, ainsi que la distribution, en direct, de cartons rouges aux “maillons faibles”, par exemple à ces élus qui tentent d’arrondir les angles.

Des cellules techniques sont installées : ce sont des groupes thématiques qui représentent la population, accompagnés de techniciens, permettant ainsi une grande réactivité dans l’analyse et la réponse aux propositions, revendications et évaluations de ces dernières.

Le pouvoir dans les négociations récupéré par la population

Le parallèle entre ce mouvement et celui de Nuit Debout est clairement visible : des deux côtés, les citoyens s’organisent pour forcer le gouvernement à négocier sur un pied d’égalité avec eux. A l’exception qu’en Guyane, c’est un département entier qui est bloqué, des villes inaccessibles, des avions forcés de rester au sol, par le simple pouvoir de sa population. Cette dernière a récupéré le pouvoir sur l’Etat et les élus locaux dans la négociation et la prise de décision. En moins d’une semaine, la Guyane, la France et le monde entier ont vu, et fait, l’expérience d’une démocratie directe.

La signature des Accords de Guyane : une fin réelle ?

“La Guyane traverse actuellement une situation exceptionnelle, mobilisant toute l’énergie du gouvernement afin de répondre de manière précise et pérenne aux préoccupations des guyanais” : c’est la première phrase des Accords de Guyane. Dedans se retrouvent les ¾ des 428 propositions établies communément par les dizaines d’organisations, d’associations et de syndicats mobilisés dans le blocus.

Ces Accords contiennent un Plan d’Urgence avec des engagements concrets, 12 Accords Thématiques qui viennent enrichir et compléter ce plan ainsi qu’un Plan de Convergence qui va aider le département à définir des stratégies de développement différenciées et respectueuses de ses besoins.

Le 11ème Accord Thématique est ainsi dirigé spécifiquement vers les “populations amérindiennes et bushinengés” et contient 4 mesures importantes :

  • la rétrocession de 400 000 hectares de terres “afin qu’ils puissent mener une vie conforme à leurs besoins”,
  • la création d’un Office foncier des populations amérindiennes pour gérer ces terres,
  • la désignation de représentants à la Commission Nationale des Mines, et enfin
  • l’introduction de l’histoire des communautés amérindiennes et bushinengés dans le projet pédagogique de la Guyane.

Ces mesures sont en effet réclamées depuis plusieurs années par les peuples autochtones guyanais. Mais pas qu’elles. Bien d’autres encore sont appelées, dont la reconnaissance du statut de peuples autochtones et des droits spécifiques qui leur sont affiliés, ainsi que la ratification de la Convention 169 de l’OIT. Aucune mention n’y est faite dans les Accords.

Marie De França

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