“Découvrir une autre façon de penser et de construire la société et le monde”, entretien avec le Pr. Philippe Karpe, juriste et chercheur en droit autochtone

@RichardHorne

L’association NatureRights était invitée le 30 et 31 janvier 2018 au cours de Droit des collectivités autochtones de la Faculté de droit de Strasbourg, dispensé par le Pr. Philippe KARPE, Docteur-HDR en droit et Directeur de recherches au CIRAD. C’était l’occasion de partager avec ses étudiants, les travaux réalisés avec le juriste amérindien Alexis Tiouka sur le droit de la chasse et le respect des droits autochtones en Guyane. Nous en avons également profité pour en apprendre plus son engagement auprès des Peuples Autochtones et sa vision de l’avenir.

Marine Calmet : J’aimerais comprendre comment vous en êtes arrivé à travailler en Guyane sur la question des Peuples Autochtone ?

Philippe Karpe : Je faisais mes études et mon mémoire de DEA portait sur la question autochtone. Je cherchais un sujet un peu hors du commun pour sortir des sentiers battus et ainsi enrichir et renouveler ma vision du droit.

J’ai découvert la question autochtone au travers du Concours Charles-Rousseau de procès simulé en droit international. Elle m’a tout de suite intéressée, car elle me permettait de m’ouvrir à tous les champs du droit et non pas seulement le droit international public, ma matière d’origine. Mais surtout, elle m’offrait l’opportunité, que j’espérais, de découvrir une autre façon de penser et de construire la société et le monde.

Mon DEA acquis, j’ai décidé de poursuivre en thèse mes recherches sur les droits des peuples autochtones.

Très vite, j’ai eu la sensation profonde que je ne pouvais pas me contenter d’en faire une analyse abstraite sur une base strictement documentaire. Je ressentais le besoin profond de connaitre concrètement et directement mon « sujet d’études ». J’ai ainsi pris contact avec des groupes autochtones dans plusieurs pays pour leur proposer gratuitement mes services en tant que juriste. Je leur demandais en contrepartie d’utiliser pour mes recherches les connaissances réelles, directes et vécues que je pouvais ainsi acquérir. C’est dans ce cadre que j’ai fait la connaissance des Amérindiens de Guyane française et de plusieurs membres historiques dont Félix Tiouka, Alexis Tiouka, Jocelyn Thérèse et Jean-Aubéric Charles.

Ces travaux « sur le terrain » ont été fondamentaux dans ma compréhension de la problématique autochtone et ont profondément contribué à ce que je suis aujourd’hui y compris dans mes recherches actuelles sur l’identité du « Juriste ».

M.C. : Pendant ces années, parmi tous les sujets que vous avez rencontrés, quel est le dossier que vous avez préféré ou celui qui vous a le plus marqué ?

P.K.: Ils étaient tous importants, car ils posaient des questions concrètes et m’éclairaient sur le vrai et réel contenu de la question autochtone et donc sur les «réponses » à lui donner. Deux demandes formulées par les Amérindiens dans les années 90 ont une importance toute particulière dans la construction ou la révélation à moi-même de mon identité et de mes convictions. La première portait sur le statut des chefs coutumiers en Guyane française. Leur maintien était souvent contesté. Il s’agissait de développer un argumentaire juridique pour garantir celui-ci. Ce travail m’a permis de prendre conscience de l’existence du « conflit culturel » et de la place de la « coutume ». La seconde concernait la préservation de leurs droits fonciers, eux-aussi très menacés. Elle m’a permis d’exprimer et de structurer ma réflexion sur la « communauté de vie » – j’avais ébauché cette réflexion dans le cadre de la première demande -, qu’avec Jean-Aubéric Charles et Alexis Tiouka nous avons ensuite approfondie au travers spécialement du « Pacte Fondateur » et de la « Citoyenneté autochtone ».

M.C. : Quels sont les enjeux que vous avez vu évoluer pendant ces 20 ans sur le terrain ?

P.K. : Le droit des peuples autochtones est passé de l’ombre à la lumière. Il a cessé d’être considéré comme un sujet d’études purement « folklorique ». Certes, ceci permettra surement une amélioration des droits des peuples autochtones et de leurs conditions de vie, spécialement en France. Mais, contrepartie (inévitable ?) de cette évolution, ce droit est aussi devenu le cadre de l’affirmation de tous les « ego » et le terrain de jeu de beaucoup « d’opportunistes ». Il y a ainsi un véritable enjeu et une sincère inquiétude personnelle : celui de la formation des jeunes juristes (et des non-juristes) intéressés par ce sujet d’études : quelle devrait être leur « posture utile »? Et on revient sur la question fondamentale de l’identité.

M.C. : Quelle serait votre vision du travail sur le droit des Peuples Autochtones tel qu’il pourrait avancer à l’avenir ?

P.K. : J’aimerais constituer un groupe de travail rassemblant des jeunes et des “mentors” qui ont travaillé sur la question du droit des Peuples Autochtones, et des sujets connexes comme les Communs, l’Harmonie avec la Nature et la Justice. Le nom, je l’ai déjà : “groupe Rainbow”. Grâce à ces mentors qui peuvent mettre leurs connaissances à la disposition de la jeunesse, celle-ci pourra reprendre et enrichir notre travail et ainsi transmettre une certaine philosophie de travail, pour aboutir, ou permettre à la génération suivante d’aboutir dans ses revendications.

Les jeunes portent en eux un sentiment de révolte et c’est normal. Mais même si on peut comprendre certains conflits ou certaines actions revendicatives, celles-ci doivent aboutir à la paix. Le but du droit, n’est pas de créer un déséquilibre qui irait à l’encontre des droits de de chacun, mais bien de construire la paix sociale.

Par pendant toutes ces années de collaboration, notamment avec Alexis Tiouka, nous avons cherché à nous questionner : « comment envisager différemment le monde ? » « comment établir des relations les uns avec les autres et sortir des relations conflictuelles ? » « comment s’épanouir sans nier les autres mais avec eux ?»

Je crois que c’est avec cette philosophie profondément humble, ouverte, dynamique, créative, positive et humaniste qui correspond à une certaine vision du droit et de l’activité de juriste (« un juriste errant ») que nous pourrions faire véritablement avancer un processus social, politique et juridique de reconstruction d’une « communauté de vie en Guyane » (et au-delà).

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